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Soutenez la recherche fondamentale bordel !

Salle de serveurs d’IA face à un laboratoire de recherche et un paysage industriel abîmé

Dans une société qui mise sur les sciences et techniques pour faire face aux bouleversements quelles ont provoqué et persistent à accroître, il est paradoxale qu’on critique la recherche fondamentale publique pour son coût, la perception de son utilité, sa dangerosité réelle ou suspectée. D’autant que les sciences et techniques actuelles ne sont pas en mesure de répondre aux problèmes de pollution, de sécurité des biens et personnes, de crise énergétique, de crise économique et politique que provoque la mondialisation, la sainte croissance, la compétition pour les ressources, le mépris du droit international et des instances internationales. Nos sociétés industrialisées, hyperconnectés et suréquipées ne semblent pas vouloir évoluer dans leurs comportements de consommation énergétique, matériel, environnemental, … et foncent dans le mur. Le seul espoir pour elles devrait résider dans un investissement massif pour la recherche fondamentale. C’est pourtant la seule à pouvoir faire espérer une solution disruptive qui permettrait de poursuivre la course folle de l’humanité un instant de plus. En toute logique, comment vouloir défendre à toute force un mode de vie en rognant sur son seul espoir ? C’est encore moins défendable si on change un peu de perspective. Dans un monde de plus en plus menaçant, rogner sur la recherche fondamentale c’est perdre sa souveraineté sur des secteurs stratégiques. La défense, la recherche appliquée, l’industrie de pointe etc… Même la médecine et la pharmacie. C’est qu’il va falloir l’imaginer et ensuite la fabriquer cette molécule miracle pour survivre à l’environnement qu’on se promet.
Bref, soutenez la recherche fondamentale bordel !

Le budget 2026 de la recherche publique française n’est pas un simple document comptable. C’est un révélateur politique. Au moment même où les responsables publics affirment vouloir préparer le pays aux chocs climatiques, énergétiques, industriels, sanitaires et géopolitiques, ils organisent en pratique l’affaiblissement de l’un des rares leviers capables d’ouvrir des issues nouvelles : la recherche fondamentale. Ce décalage n’est plus une maladresse. Il ressemble de plus en plus à une doctrine implicite : célébrer la science dans les discours, mais rationner les conditions matérielles de son existence.
Après des années de promesses et de rattrapages inaboutis, le signal envoyé en 2026 est celui d’un décrochage persistant.

Plusieurs acteurs académiques et institutionnels dénoncent un budget en trompe-l’œil, marqué par l’érosion des marges réelles des établissements, le poids croissant des charges non compensées et l’incapacité structurelle à répondre aux besoins de long terme de la recherche. L’Académie des sciences a elle-même appelé à un changement de cap, rappelant que la recherche ne doit pas être traitée comme une variable d’ajustement, mais comme un investissement stratégique pour la nation.

C’est là que le paradoxe devient saisissant. Les sociétés industrialisées, hyperconnectées, suréquipées, confrontées à des crises qu’elles ont largement contribué à produire, continuent de s’en remettre à la science et à la technique pour éviter l’effondrement. Pourtant elles critiquent dans le même temps la recherche fondamentale publique pour son coût, son utilité supposée incertaine et sa dangerosité réelle ou fantasmée. Comme si on pouvait espérer des percées de rupture en affamant précisément le lieu où elles naissent.

La recherche fondamentale ne fabrique pas directement des produits. Elle cherche d’abord à comprendre. Elle explore les propriétés de la matière, du vivant, de l’énergie, de l’information, des systèmes complexes et des interactions qui structurent le monde. C’est cette exploration désintéressée, lente, parfois opaque pour le grand public, qui rend ensuite possibles les applications les plus concrètes. Les grandes technologies contemporaines ne sont pas nées d’une simple logique de rentabilité immédiate ; elles ont émergé de décennies de travaux théoriques et expérimentaux sans finalité marchande immédiate.
On l’oublie parce que le succès technique efface souvent l’histoire de ses origines. Le laser, les semi-conducteurs, l’imagerie médicale, la cryptographie moderne, le GPS, une grande partie de l’informatique contemporaine, et jusque dans l’architecture de nos smartphones, tout cela repose sur des découvertes issues de la recherche fondamentale.

Ce que nous appelons innovation n’est souvent que l’industrialisation tardive d’une connaissance acquise bien plus tôt, dans des laboratoires où personne ne pouvait garantir à l’avance un retour sur investissement.

Or nous sommes entrés dans une période où les optimisations marginales ne suffisent plus. Les technologies actuelles ne parviennent pas à répondre à la hauteur des problèmes qu’elles ont contribué à amplifier : pollution diffuse, épuisement des ressources, insécurité systémique, fragilité énergétique, crises sanitaires liées à l’environnement, tensions économiques et politiques nourries par la mondialisation et la compétition généralisée. Elles savent améliorer un rendement, accélérer un flux, automatiser un calcul, raffiner une chaîne logistique. Elles peinent beaucoup plus à proposer des changements de trajectoire. Or ce sont précisément ces changements de trajectoire qui deviennent nécessaires.

C’est pourquoi la recherche fondamentale demeure, qu’on le veuille ou non, l’un des seuls lieux où peuvent émerger des solutions véritablement disruptives. Non pas des rustines technologiques destinées à prolonger quelques années encore un modèle épuisé, mais des idées capables de reconfigurer profondément nos manières de produire, de consommer, de nous soigner, de nous déplacer, de calculer ou d’extraire. Même si elle ne promet rien à court terme, elle reste la condition d’apparition de ce qui n’existe pas encore.

Le domaine de la santé le montre régulièrement. La médecine, la pharmacie, les biotechnologies et les thérapies de rupture ne surgissent pas d’un appel à projets miraculeux. Elles s’appuient sur une chaîne longue qui commence par la compréhension intime des mécanismes biologiques, cellulaires, immunitaires et moléculaires. Avant de fabriquer une molécule salvatrice, encore faut-il imaginer sa cible, comprendre son environnement, modéliser ses effets, identifier les voies d’action pertinentes. Les grandes avancées thérapeutiques proviennent presque toujours de cette connaissance fondamentale accumulée en amont. Réduire cet amont et espérer malgré tout les médicaments de demain relève du déni plus que de la stratégie.

Il en va de même pour la souveraineté industrielle et militaire. Dans un monde plus instable, plus conflictuel, plus incertain, rogner sur la recherche fondamentale, c’est aussi accepter de perdre la maîtrise d’un ensemble de secteurs stratégiques : matériaux avancés, capteurs, électronique, cybersécurité, quantique, spatial, énergie, systèmes embarqués, détection, communication sécurisée. La recherche publique n’est pas un luxe académique posé à côté de la nation réelle ; elle est une partie du socle qui conditionne la capacité d’un pays à ne pas dépendre entièrement des savoirs, brevets, composants et standards produits ailleurs.

Cette contradiction apparaît aussi dans un domaine plus concret encore : les minerais stratégiques. À mesure que la compétition mondiale pour les ressources se durcit, la France relance, pour des raisons de souveraineté exposées à défaut d’être acceptées, la prospection de son sous-sol et la perspective d’une exploitation accrue de certaines ressources critiques. Le raisonnement est limpide : sans approvisionnements sécurisés en ressources minérales, il n’y aura ni réindustrialisation sérieuse, ni transition énergétique, ni autonomie technologique durable. Le gouvernement a d’ailleurs fait de cette sécurisation un axe explicite de sa politique industrielle, en combinant diplomatie des ressources, soutien aux filières et inventaire du potentiel minéral national.

Mais cette logique souverainiste rencontre une limite tout aussi claire. L’exploitation minière n’est jamais propre. Les dégâts environnementaux sont inhérents à l’extraction elle-même, et ils se prolongent souvent longtemps après la fermeture des sites, sous forme de pollution des eaux, drainage minier acide, instabilités géotechniques, affaissements ou risques persistants pour les territoires et les populations. La fermeture d’une mine n’efface pas les nuisances qu’elle a créées ; l’après-mine est lui-même un problème durable.

C’est précisément ici que la recherche fondamentale redevient décisive. Elle seule peut ouvrir des voies nouvelles pour réduire structurellement notre dépendance à certaines ressources, inventer des matériaux de substitution, améliorer les rendements d’usage, repenser les chaînes industrielles pour produire davantage avec moins de matière, ou faire émerger des procédés d’extraction et de séparation moins destructeurs. Des programmes européens travaillent déjà sur des approches plus sobres, fondées sur des solvants moins nocifs et des procédés de récupération plus efficaces. Là encore, le paradoxe est total : on redécouvre brusquement la centralité stratégique du sous-sol, mais on continue à sous-investir dans la recherche longue qui pourrait nous aider à moins détruire pour extraire, ou mieux encore, à moins extraire pour produire.

Le vrai paradoxe politique est là. Les gouvernements disent vouloir défendre notre mode de vie, notre compétitivité, notre souveraineté, notre sécurité, notre santé, notre capacité à traverser les crises. Mais ils fragilisent dans le même mouvement la seule activité capable de fournir, sur la durée, les concepts, les outils et les ruptures nécessaires pour espérer autre chose qu’une fuite en avant. On instrumentalise la science dans les discours, puis on la replie dans les budgets. On invoque l’innovation comme un talisman, tout en réduisant l’écosystème intellectuel qui la rend possible.

À ce paradoxe ancien s’en ajoute désormais un autre, encore plus spectaculaire : celui de l’intelligence artificielle. L’IA est aujourd’hui vendue comme la technologie qui aidera à tout résoudre, depuis la productivité en berne jusqu’à la découverte de médicaments, en passant par la gestion des réseaux, l’optimisation énergétique, la modélisation climatique ou la défense. Elle est devenue le nouveau récit du salut technique. Mais cette promesse se paie déjà par une montée rapide de la consommation énergétique des centres de données, par une pression accrue sur les infrastructures électriques, et par une dépendance renforcée à des ressources matérielles, minières et industrielles considérables. En 2024, les centres de données ont consommé environ 415 TWh d’électricité dans le monde, soit la consommation électrique annuelle d’un pays comme la France (~450TWh) . Et ça augmente de plus ou moins 10% par an.

On appelle cela une « stratégie d’innovation », mais dans n’importe quel autre secteur, on parlerait plutôt de sabotage organisé.

Le nouveau paradoxe est donc le suivant : au moment où la sphère IA est présentée comme l’horizon obligé de la rationalité technique, elle révèle en réalité un nouveau mur énergétique, matériel et infrastructurel. On prétend corriger les impasses du modèle actuel par une couche supplémentaire de calcul, de puissance et de consommation. Et pendant ce temps, on néglige la recherche fondamentale qui pourrait justement aider à penser des architectures plus sobres, des algorithmes moins voraces, des composants plus efficaces, ou même d’autres formes d’organisation technique et sociale. On brandit la science, elle alimente les éléments de langage, puis on limite son horizon à la prochaine échéance électorale et on mise sur une technologie énergivore pour réparer un système déjà sous tension énergétique.

Défendre la recherche fondamentale, ce n’est pas défendre un confort corporatiste ni une noblesse académique hors sol. C’est défendre la possibilité même d’une intelligence collective à long terme. C’est refuser que la science soit réduite à une annexe de la communication politique, de la rentabilité immédiate ou de la compétition industrielle à courte vue. C’est aussi rappeler que la croissance n’est pas un dogme, et qu’à force d’être poursuivie comme une vérité sacrée, elle ressemble de plus en plus à une malédiction. Dans un tel contexte, affamer la recherche fondamentale tout en attendant d’elle qu’elle sauve la situation n’est pas seulement incohérent. C’est peut-être l’une des formes les plus abouties de l’aveuglement politique contemporain.