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Langage simplifié et populisme

Il existe bien des indices empiriques d’un lien entre simplification du langage politique, montée du populisme et polarisation, mais la relation est indirecte, médiée par des mécanismes cognitifs, identitaires et socio‑techniques.

Langage simplifié et populisme

Plusieurs travaux montrent que les acteurs populistes utilisent en moyenne un langage plus direct, plus informel, syntaxiquement moins complexe que les partis libéraux ou « establishment ».
Ce style s’appuie sur une opposition morale binaire « peuple pur » vs « élite corrompue », avec un vocabulaire récurrent de crise, de menace, de déclin, plus émotionnel que descriptif.
On constate que les partis culturellement conservateurs recourent plus souvent à une moindre complexité lexicale que les partis culturellement libéraux, même si cette différence n’est ni mécanique ni universelle.

En revanche, des analyses fines nuancent l’idée d’un « langage populiste forcément simpliste » : certains leaders combinent simplification rhétorique (slogans, formules) avec des segments de discours sophistiqués, selon le public et le contexte.

Comment cela nourrit la polarisation

La simplification ne se limite pas au vocabulaire, elle concerne surtout la structure des énoncés politiques : usage massif de formulations génériques (« les migrants sont… », « les élites veulent… ») plutôt que d’énoncés quantifiés ou nuancés.
Des expériences montrent que ce type de langage générique pousse les individus à surévaluer les différences entre camps politiques et à sous‑estimer les zones d’accord, ce qui élargit subjectivement le fossé idéologique.
Sur les réseaux, cette simplification sert aussi de marqueur d’appartenance de groupe : on reconnaît « les nôtres » à certains mots, hashtags et tournures, ce qui renforce la séparation linguistique entre communautés politiques et alimente une « divergence linguistique » durable entre camps.

Autrement dit, un langage plus pauvre en distinctions et plus riche en étiquettes globales favorise les jugements en bloc sur « eux » et « nous », ce qui est le cœur de la polarisation affective.

Rôle spécifique des réseaux sociaux

Des analyses de centaines de millions de commentaires en ligne montrent une tendance globale à la baisse de la longueur des textes et de la richesse lexicale (moins de variété de mots, plus de répétition), toutes plateformes confondues.
Les contraintes de format (limite de caractères, temps de lecture très court) et les logiques algorithmiques de viralité favorisent les messages brefs, émotionnels, facilement mémorisables – exactement le terrain de jeu du populisme et des slogans polarisants.
En parallèle, la culture de gratification immédiate (scroll infini, notifications) détourne de la lecture de textes longs et complexes, ce qui réduit l’exposition aux raisonnements nuancés et encourage la consommation de résumés simplifiés, voire de désinformation.

Les réseaux deviennent ainsi à la fois un accélérateur de la simplification linguistique et un amplificateur des contenus les plus polarisants.

Appauvrissement du lexique et appauvrissement de la pensée

Sur le plan cognitif, un lexique plus riche permet de catégoriser plus finement, de distinguer des nuances (ex. distinguer « désaccord », « conflit », « antagonisme », « inimitié ») et donc de penser des situations avec plus de précision.
Lorsque les usages quotidiens se réduisent à un stock restreint de termes très chargés (amis/ennemis, traîtres/patriotes, vrais/faux, peuple/élite), la pensée tend à coller à ces catégories binaires et à ignorer les zones grises.
La baisse des pratiques de lecture longue est aussi associée à une moindre capacité d’attention soutenue, de projection empathique et de traitement de problèmes complexes, ce qui va de pair avec des jugements plus rapides, plus moraux, moins analytiques.

On ne peut pas dire que l’appauvrissement lexical « cause » mécaniquement l’appauvrissement de la pensée, mais il fournit un outillage mental plus rudimentaire qui rend la pensée nuancée plus coûteuse et donc moins fréquente.

  1. https://academic.oup.com/isagsq/article/2/1/ksac006/6546411
  2. https://aclanthology.org/2024.cpss-1.5.pdf
  3. https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371%2Fjournal.pone.0208450
  4. https://www.nature.com/articles/s41599-024-02922-9
  5. https://laviedesidees.fr/Populism-is-a-Form-of-Anti-Pluralism
  6. https://arxiv.org/pdf/2505.07874.pdf
  7. https://www.poliscidata.com/insights/1756
  8. https://www.cambridge.org/core/journals/perspectives-on-politics/article/abs/language-of-rightwing-populist-leaders-not-so-simple/D4FA130AABEE20E11A953D226187F3E4
  9. https://www.psypost.org/new-study-reveals-how-language-fuels-u-s-political-polarization/
  10. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11648899/
  11. https://methodologists.net/The-Degradation-of-Language-and-Expression-in-the-Social-Media-Age
  12. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10106894/
  13. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/pdf/10.1111/pops.12824
  14. https://penerbit.uthm.edu.my/periodicals/index.php/dils/article/download/21812/6595
  15. https://populism.wcfia.harvard.edu